Bienvenue à Perm-36

L’une des leçons que l’on peut tirer du siècle dernier est que toutes les utopies finissent par établir leur propre goulag.

(Vladimir Boukovsky)

Après 17h de train, on arrive à Perm sous la pluie.
En soi, Perm est loin d’être un stop immanquable sur le long trajet depuis la capitale russe jusqu’à la capitale chinoise. Aux confins de l’Europe, de la Sibérie et de l’Oural, cette ancienne ville industrielle était une entité territoriale administrative fermée durant l’Union Soviétique ; autrement dit on ne pouvait pas y accéder car on y fabriquait des armes (des chars d’assaut en l’occurence). Rouverte dans les années 1990, ce n’est pas son côté glamour qui nous a fait marquer l’arrêt.

A 120km de Perm se trouve Perm-36, de son petit nom ITK-6. C’est le dernier goulag encore debout, et c’est un des derniers à avoir fermé en 1987. Par devoir de mémoire officiellement, par intérêt historique plus vraisemblablement mais aussi par curiosité un peu malsaine probablement, quelque chose nous pousse à aller voir ça.

Mais la première étape consiste à affronter la ville. Ici, tout est gris. Le ciel est gris ; gris d’orage et de pollution. Le sol est gris ; gris de boue pluvieuse et de terre. Les voitures sont grises de saleté. Même l’air vicié est gris. À vrai dire les gens aussi sont gris, sans sourire ni entrain. Perm semble grise comme son histoire.

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Le comité d’accueil
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« À l’occasion, je vous mettrai un petit coup de polish ! »
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Hostel Welcome Perm (sans jeu de mots)

Nous voilà donc ravis par cette entrée en matière et à la recherche d’un moyen d’atteindre ce fameux goulag : enthousiasmant.

Sur le site de l’ancien goulag avait été fondé en 1992 le Musée d’histoire des répressions politiques par l’ONG Memorial, créée pendant la perestroïka à la fin des années 1980 pour recenser les victimes des répressions politiques (devenue la principale organisation russe de défense des droits de l’homme).

Les autorités locales et l’État décidèrent de fermer le musée en 2015 pour des raisons encore peu claires et décriées par les militants des droits de l’homme.

Aujourd’hui le site est apparement laissé à l’abandon mais on peut encore s’y rendre et pourquoi pas y pénétrer avec chance. Il n’y a plus de visites organisées et certains sites russes relaient péniblement d’anciennes pages d’information faisant état d’excursions hors de prix pour s’y rendre et en faire la « visite ».

Ne sachant pas l’exactitude de ces données et bien conscient du potentiel attrape-touriste, on décide de faire autrement et on cherche comment s’y rendre par nos propres moyens.

Première bonne nouvelle à l’office du tourisme : un musée à rouvert. Deuxième bonne nouvelle : l’hôtesse d’accueil nous explique quel bus prendre pour s’y rendre.

Fort de notre découverte et rassuré par la tournure que prend l’organisation du périple, on se dirige à la gare routière, bien entendu sous la pluie. Mais même la tâche la plus simple -acheter un ticket de bus- devient vite compliquée avec les barrières de la langue, de l’alphabet et des coutumes locales. Finalement, et sans vraiment savoir comment, on parvient à obtenir 2 tickets et à monter dans le bus – où plutôt le minibus – qui est censé nous amener à Perm-36.

Après 2h de route et 120km d’asphalte jauni (et de nids de poule), le chauffeur s’arrête au bord de la nationale. « Kuchino ! » nous beugle-t-il en montrant la petite route qui se détache de la grand artère à cet endroit. On sort, le bus démarre en trombe. On est alors comme 2 idiots au bord d’une route nationale russe avec en face une station service désaffectée et à notre droite une route semblant se rendre à un hameau abandonné.

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À gauche…
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…à droite…

Comme dans ces anciens « livres dont vous êtes le héros » qui vous font choisir entre 2 situations (la pire ou la moins pire) pour avancer (ou trépasser), on choisit d’aller à droite. Les vieilles pompes à essence peuvent attendre.

On marche alors sur cette route, qui nous fait traverser le hameau de Mokhnutino dans lequel on ne décèle pas trace de vie dans ces vielles maisons de bois détruites par le vent, puis le tout petit village de Kuchino, qui lui (ouf !) semble habité. Cela nous attriste un peu quand on imagine la vie de tous les jours ici, et ne nous rassure tout compte fait qu’à moitié quand on pense au déroulement et à la finalité de la grande majorité des films d’horreur où 2 touristes se perdent dans la campagne pour aller visiter un goulag désaffecté en Russie profonde. (Bon ok ça n’existe pas mais vous avez l’idée).

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Ce qu’il reste de Mokhnutino
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Village de Kuchino

Après environ 5km de marche sans âme qui vive, toujours sous une petite pluie, la route s’arrête net pour se transformer en chemin de terre visiblement non entretenu : on arrive au camp.

Bien organisées comme le sont toutes les familles de villageois tueurs en série, on est plutôt agréablement accueilli par 4 dames qui nous font rapidement remplir des papiers et payer nos billets d’entrée. On a même droit à une visite avec guide, certes non anglophone, et quelques commentaire audio d’un site internet créé pour l’occasion, et en français je vous prie ! Tout se passe comme prévu : on est amadoué et on se laisse traîner de lieu en lieu sans crainte.

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Perm 36 – Tour de garde
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Perm 36 – Passerelle

On y apprend beaucoup de choses sur l’organisation interne, le travail, le repos, les gardes, etc. Le seul homme présent sur place est « le gardien ». Taciturne comme peut l’être un gardien de goulag, il nous précède constamment d’un bâtiment et ouvre les portes sans dire le moindre mot.
La matérialisation de la répression la plus impressionnante reste sans doute le système de clôture à 5 barrières intelligemment imaginé pour être sûr que personne ne puisse vouloir en sortir (électrifiée, avec détecteur de vibration au sol, minée, etc.)

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Perm 36 – Le fameux système à 5 barrières

Tout cette pénibilité contraste avec les visites autorisées (mais pas plus de 2 par an), les lieux de divertissement tels que la bibliothèque et le cinéma (mais uniquement pour lire ou visionner de la propagande) et la Grande Allée, lieu de promenade propre à ce goulag et dont la permission n’a jamais été compromise.

Après 1h30 de visite et quelques hésitations à entrer seuls dans certains lieux exigus qui feraient de parfaits pièges (les salles de prison, les salles d’isolement) on est un peu impressionné par le lieu et interloqué quand à la véracité de ce qu’on veut bien nous raconter. Après tout, si le musée a fermé pour être ensuite recréé par l’État, c’est certainement pour une bonne raison.

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Perm 36 – Le bâtiment d’isolement
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Perm 36 – La prison

Ou alors cette « réouverture » n’est qu’un moyen ingénieux d’attirer des touristes dans l’antre de je ne sais quoi ! C’est à cette option qu’on commence à penser sérieusement quand notre guide nous incite à aller visiter un « dernier bâtiment situé à 700m ». Après nous avoir fait écrire dans le livre d’or, après nous avoir fait visiter la petite boutique du musée et après nous avoir fait revenir à l’entrée.

Et si tout cela n’était qu’une mascarade ? À cet instant on commence franchement à se dire qu’il serait très simple de nous faire disparaître ici et que personne ne viendrait nous chercher dans les marais alentours. Mais comme le livre ne propose pas de choisir un autre chemin, on tourne la page et on se laisse guider vers notre destinée.

On arrive bien à un second bâtiment où le gardien nous attend, toujours aussi souriant et loquace. On visite l’endroit de la même façon que le premier camp et le dernier moment de suspicion survient quand la guide nous suggère de rentrer dans le marchoir des prisonniers politiques (4m2, 4 murs de 6 m de haut, ciel ouvert, toit en barbelé ) pour « prendre une photo » ; proposition qu’on déclinera bien entendu.

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Perm 36 – Vue sur le marchoir

Au final, on ressort vivant de cette dernière visite et on reprend le chemin du retour au pas de course. Il ne reste qu’un seul bus pour rentrer à Perm, et après avoir pris toutes les bonnes décisions du livre on ne voudrait pas se tromper au moment du dernier choix : « Si vous prenez le dernier bus pour Perm, rendez-vous à la page 38 » ou «Si vous faites de l’auto-stop dans la nuit, rendez-vous à la page 40 ».

Aucun type louche ne nous course sur le chemin du retour et malgré un arrêt étrange d’un 4×4 de vieux chasseurs à notre niveau pour nous dévisager tels des muets avant de repartir, on arrive à la nationale puis à la station service sans embûche d’où un vieux bus nous ramènera à notre point de départ.

On atteint alors la gare routière de Perm, conscient d’avoir manqué un film d’horreur remarquable mais fier d’avoir atteint la page de fin en faisant un sans faute dans notre livre pour enfant.


Le lendemain, motivé par nos succès de la veille, on décide d’aller visiter cette fameuse ville grise. Il pleut toujours mais laissons-lui sa chance.

Bien conscientes de tout ce qui entoure leur ville (du passé d’industrie d’arme à la fermeture des frontières en passant par la proximité de nombreux goulags), les autorités actuelles de Perm essaient d’en redorer un peu le blason. Pour promouvoir le tourisme régional, elles proposent un fascicule dont les couleurs (enfin !) contrastent avec la réalité, et organisent un tour de la ville à pied réunissant les principaux sites.

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Bienvenue en enfer !

Il y a en fait 2 tours, concrètement matérialisés par des lignes à suivre au sol : une ligne verte et une ligne rouge (tiens, encore de la couleur !). La première relie les lieux historiques de la ville et la seconde les lieux d’histoires amoureuses de russes célèbres à Perm.

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La pilule rouge ou la pilule verte ?

On emprunte la première pour essayer d’en savoir un peu plus sur cette ville trop vite mal-jugée. On y apprend finalement peu de choses essentielles et on a parfois l’impression de s’être fait rouler quand on voit certains points d’interêt encore plus déprimants que la ville.

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Point d’intérêt n° 15 : Le squat (officiellement bâtiment des télécoms)

Même la Meshkov’s House, le plus beau bâtiment de la ville, toute repeinte de jaune, est grise…

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Point d’intérêt n°19 : La maison hantée (officiellement Meshkov’s House)

En fait, aussi bien pour son passé que pour son présent, pour son air que pour son sol, pour ses bâtiments que pour ses habitants : Perm est terne.

Mais après tout, nous sommes en 2017. La ville n’est réellement née que dans les années 1990, et il est vrai qu’un réel effort d’ouverture (par la culture et le tourisme) ainsi qu’un processus de rénovation (des voies et des bâtiments) y sont en cours depuis une petite dizaine d’années.

En espérant qu’après cette enfance au placard l’ado contrariée qu’on y a rencontrée puisse se métamorphoser en adulte éclairée.

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Marie qui tente de passer inaperçue dans la ville grise

Le rayon de soleil, certes éphémère, qui perce les nuages sur le chemin de la gare, nous conforte dans nos espoirs…

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« Adieu, jolie Candy ! »

Quentin

P.S. : « l’ado contrariée » => C’est bien de la ville dont je parle et non de Marie ! 😉

4 réflexions sur “Bienvenue à Perm-36

  1. Merci à vous deux de nous faire partager votre voyage. L’´ecriture est captivante et nous vivons cette expérience avec vous …. mais avec moins de stress …. quoique !

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