L’Océan Baïkal

Je préfère les natures humaines qui ressemblent aux lacs gelés à celles qui ressemblent aux marais.

(Sylvain Tesson)

Après quinze jours de périple en URSS Russie, nous passons notre dernière semaine sur les rives du lac Baïkal.

1.jpg
La « Perle de Sibérie »

Pour de multiples raisons c’est probablement l’endroit le plus marquant d’une épopée vers l’extrême-orient sibérien, et peut-être même de Sibérie.

Pour tout voyageur qui emprunte le chemin de fer transsibérien, le lac Baïkal est un peu l’eldorado, la bouffée d’air frais après la sécheresse soviétique — les locaux l’appellent d’ailleurs la « Perle de Sibérie ».

Mais il n’a pas toujours été un shoot d’oxygène pour tout le monde. Lors de la construction des voies ce fut le cauchemar des ingénieurs et ouvriers. Ces derniers se confrontèrent au plus spectaculaire des obstacles naturels du chantier et après avoir tenté de transporter les wagons sur des brises-glace et même de construire des lignes temporaires sur l’eau gelée, les autorités se décidèrent à le contourner — c’est la naissance du Circumbaïkal, et un bel exemple d’échec de l’homme face à la nature.

Le lac a beau être la plus grande réserve d’eau douce du monde, c’est un petit pédiluve en forme de croissant perdu au milieu d’une immense carte quand on le compare à l’étendue sibérienne et plus encore à l’étendue russe. Pourtant, tout comme le petit bassin peut représenter une démarcation entre les vestiaires et les exploits olympiques, le lac tient lieu de frontière abstraite entre la grisaille de la Russie communiste à l’ouest, et les couleurs de la Bouriatie au sud-est.

Les deux rives du lac diffèrent ainsi en de nombreux points, à commencer par les plages de galets foncés d’un côté, qui font face à des plages de sable de l’autre.

2.jpg
Le retour de la pêche

 

La rive occidentale est le point d’arrêt le plus fréquent de toute conquête de l’est. Pour certains c’est le seul stop effectué sur les 9000 km de voies ferrées entre Moscou et Vladivostok, pour d’autres c’est l’objectif de cette aventure en train. Enfin, pour les nombreux sud-coréens rencontrés à Irkoutsk qui ne peuvent emprunter de wagons au-delà de leur frontière, c’est une destination proche et facile d’accès par les airs…

Après un bref passage à Irkoutsk, la capitale de Sibérie orientale, nous séjournons quelques jours au bord du lac à Listvianka.

3.jpg
L’isba de Baba Yaga

Cette petite bourgade au sud de la berge est un parfait lieu de repos et on décide d’y rester quelques jours, davantage forcés par la météo que par la fatigue, mais aussi parce qu’on y retrouve Adrianna et Alex, deux voisins de couchette du dernier train.

Marie a trouvé l’endroit parfait pour ça : une auberge de jeunesse écolo, avec notamment « isolation en mousse de basalte et panneaux solaires » nous dit-on. Même si c’était le cas à ses débuts et qu’aujourd’hui les directives ont quelque peu changé face à l’afflux de touristes, Belka Hostel reste un bel ensemble de bâtiments en bois brut isolé en lisière de forêt : parfait pour se réchauffer et regarder tomber la pluie par la fenêtre — ainsi que les premières neiges du voyage.

Marie demandera à participer au « cours de yoga matinal » indiqué dans le guide ; on nous répondra qu’il n’y en a jamais eu mais que cette question pourrait faire partie de la F.A.Q. du site tant elle est posée !

Entre deux intempéries et cachés sous nos imperméables, on se décide quand même à découvrir la berge. Tout autour du lac des passionnés essaient de mettre en place le Grand sentier du Baïkal, un ensemble de réseau de chemins de 2000 km encerclant la nappe d’eau. On se lance alors dans une petite randonnée le long d’une parcelle de ce fameux sentier.

Commence alors rapidement une course d’orientation dans la forêt : manifestement notre sentier a été ravagé par une tempête, mais heureusement cette mer d’arbre sur le rivage est en pente et au loin nous avons le lac en étoile du berger durant toute la balade pour nous servir de repère.

6.jpg
La forêt de Brocéliande

Les accalmies ne sont pas très généreuses mais le bois nous protège et finalement cette petite marche nous aura fait le plus grand bien et aura grossi notre faim ; pas assez pour croquer dans un des omouls entiers qu’on vend fumés par centaines sur les marchés, mais suffisamment pour goûter à ce saumon endémique du lac, s’il est cuisiné de façon plus « classique ». On ne regrette pas d’avoir attendu le dîner car le tartare d’omoul est délicieux.

Ce séjour dans les sapins aura aussi été l’occasion de tester les banyas « à la sibérienne », c’est-à-dire en se jetant brulants dans les eaux du lac pour se refroidir. Après plusieurs échecs, on trouve enfin le bain parfait : situé à l’intérieur d’un immense bateau en bois à quai, le choc thermique n’est qu’à une porte du bain de vapeur.

8.jpg
La petite sirène se détend après son vol Copenhague-Irkoutsk

L’expérience est plutôt atroce vigoureuse mais c’est le prix à payer pour ce bain de jouvence. D’après une vieille légende : marcher dans le lac remonte le temps de 5 années, plonger ses jambes rafraîchit de 5 ans supplémentaires, etc. L’ultime récompense qui succède à l’immersion du crâne permet de rajeunir au total de 25 ans…mais malgré quatre essais en guise de véritable profession de foi, mon crâne est tristement toujours si pauvre…

9.jpg
Eau Sauvage, Dior

 

Cette croyance est la première d’une longue liste qui confère au lac ses propriétés magiques et lui apporte un mysticisme considérable. C’est d’ailleurs sur l’Île d’Olkhon que cette atmosphère de mystère est la plus marquée.

Considérée par les bouriates comme l’un des cinq pôles mondiaux de l’énergie chamanique, cette petite île sur le lac se visite après un long trajet en bus et un court trajet en bateau.

1.jpg
Pour la première fois le look marin est adéquat !

Les bouriates qui y vivent sont loins des russes croisés auparavant, et à part les anciens minibus de l’armée d’URSS qui parcourent les routes poussiéreuses de l’île (pratiques et passes-partout), ici point de trace de soviétisme, ni de culture slave. On est loin des bâtiments-bunker et des éclats orthodoxes quand on arpente les rues sableuses de Khoujir, le village principal, entre des bicoques toutes plus simples les unes que les autres.

2.jpg
– SOS dessablage –
2b.jpg
 – SOS urbanisme –

L’île étant complètement recouverte de sable, chaque trajet y est compliqué sans l’aide du véhicule adéquat, mais on décidera de s’y balader à vélo (malheureusement pour nos  cuisses), plutôt qu’en 4×4 (pour éviter les autres touristes).

Près de la ville se situe le fameux Rocher du chaman, haut lieu de l’animisme, où les corps des chamans y étaient autrefois immolés. Les lieux de prière sont généralement facilement reconnaissables, sinon par leur atmosphère particulière, du moins par des rubans de prières attachés par centaines aux branches des arbres, ou par des pièces de monnaie éparpillées au sol.

3.jpg
Les « Piliers du sacrifice »
4X.jpg
Le Rocher, « Centre suprême »
5.jpg
La tirelire de l’île

L’exploration de l’île sur nos destriers à deux roues nous permet de découvrir, loin de la foule, des paysages finalement très proches des Landes, ainsi que d’autres lieux sacrés bien différents les uns des autres.

6.jpg
Bienvenue au Club de VTT d’Hossegor !
7.jpg
Les lieux de cultes sont parfois très accueillants…
8.jpg
…mais savent aussi être repoussants !

Encore une fois on peut apprécier cette immensité d’eau, quand le lac et l’horizon ne font qu’un à certains endroits.

9.jpg
La « Mer de Russie »

Transis par le froid et fatigués après l’équivalent d’un Tour de France dans le sable, on profitera ce soir-là des troisièmes banyas du voyage, beaucoup plus traditionnels, pour ne pas dire « faits-maison-dans-un-garage ».

10.jpg
Un banya au monoxyde de carbone, s’il vous plait !

Au final, l’île nous laissera cette impression d’un petit morceau de terre isolé du reste du pays, avec ses habitations, ses croyances, et son ambiance propres.

11.jpg
La maison du troisième petit cochon a aussi déménagé sur l’île

 

Cette parenthèse flottante se poursuit par notre dernier train de la voie transsibérienne classique, afin de rejoindre pour un bref passage la ville d’Oulan-Oude sur la rive orientale du lac.

On entre alors réellement en Bouriatie, ce petit coin perdu quelque part entre la Russie et la Mongolie.

Rapidement on sent que la perte d’influence russe se poursuit au-delà d’Olkhon, au fur et à mesure qu’on s’approche de l’Asie de l’est et des limites du grand pays.

1.JPG
Comme un petit parfum d’orient

Officiellement encore en Russie, la Bouriatie présente une culture bouddhiste inspirée de sa voisine mongole. C’est d’ailleurs ici qu’on visitera le premier temple du périple, bien caché derrière un hôtel, nous donnant l’impression d’avoir déjà changé de pays.

La visite de la ville nous fera vite comprendre qu’on est encore bien en ex-URSS : ses plans présentent de mystérieux espaces blancs, stigmates d’anciennes usines militaires secrètes — Oulan-Oude était elle aussi fermée jusque dans les années 80.

Sur la place principale on découvre surtout la plus grosse tête de Lénine du pays, une imposante statue de presque 8m de haut, dont la petite histoire raconte que les pigeons évitent de la baptiser…

2.jpg
42 tonnes ? Ça passe en soute, ça ?

Pressés par le temps, on ne vérifiera pas la présence de tâches sur la calvitie du révolutionnaire, mais soucieux de rire un peu pendant ce dernier instant russe, on lui proposera une séance photo cocasse qu’il acceptera, eu égard à son légendaire sens de l’humour.

3.jpg
« Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette ;
Le premier de nous deux qui rira aura une houppette ! »
4.jpg
Baiser (politique) d’adieu

 

Ainsi se termine notre découverte de la Russie, par ce lac et sa région si particulière, qui vit dans sa propre époque, sorte de remontée vers des temps anciens, mais aussi d’avancée dans l’ère post-soviétique.

Placé sur un fossé tectonique qui continue de s’approfondir jour après jour, on dit du lac Baïkal qu’il finira tôt ou tard par former le sixième océan, scindant alors le contient asiatique et la Russie en deux.

Et séparant par là-même la Bouriatie du pays des soviets, comme un dernier tour de magie du chaman.

5.jpg

Quentin

P.S. : Bons baisers de Russie !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s