Transsibérien : la vie à bord

La vitesse réduite du Transsibérien donne l’impression qu’on se promène à pied ou à cheval au milieu des arbres. Comme il n’y a le long de la voie ni autoroute, ni grille de protection, ni route, ni station-service, ni garage, ni hangar, ni maison d’aucune sorte, et qu’on aperçoit aucun être humain, l’impression d’illimité est décuplée par la solitude immense qui enveloppe la taïga. Si intéressantes que soient les villes où l’on s’arrête, le voyage en Transsibérien, c’est d’abord le spectacle d’une nature dilatée à perte de vue et constamment dans son état sauvage.

(Dominique Fernandez)

La question que les russes nous poseront le plus est : « Pourquoi ? » Pourquoi prendre un train si lent dans des conditions si sommaires ? En fait, c’est un peu comme si vous rencontriez un américain qui fait Lille-Marseille en train Corail. C’est vrai que c’est surprenant.

Nous avions plusieurs envies pour ce voyage. Tout d’abord, l’idée même de partir sur une durée un peu plus longue que d’habitude (mais pas assez pour moi 😛) nous avait été suggérée par Léa et Charles rencontrés en 2014 lors de notre voyage en Asie. Ils étaient arrivés en transsibérien à Pékin et avaient adoré l’expérience. Mais Quentin tenait vraiment à la Panaméricaine et il a longtemps été question de rejoindre la Terre-de-feu en Argentine depuis Prudoe Bay en Alaska. Mais après quelques recherches, nous nous rendons compte qu’acheter un véhicule en Alaska est contraignant :  les châssis sont très abimés par le sel et autres produits utilisés sur les routes gelées et nous n’avons pas d’adresse en Alaska. Mais nous avons une maison à San Francisco 😎 (chez Julie et Guillaume). Nous achèterons donc un van en Californie. Mais si joindre les deux bouts d’Amérique est exclu, faire le tour du globe est encore possible. C’est parti pour le transsibérien !

Autrefois qualifié de « plus beau joyau de la couronne des Tsars », ce terme mythique renvoie aujourd’hui à un réseau de lignes qui partent de Moscou et relient les côtes du Pacifique. La voie classique du transsibérien rejoint Vladivostok en sept jours ; mais nous choisissons le transmongolien afin de découvrir la Place Rouge, la taïga russe, les steppes mongoles, le désert de Gobi, la Cité Interdite et la Grande Muraille… Nous ajouterons Saint-Petersbourg par gourmandise. Mais à bord les paysages sont plutôt monotones et ce, malgré le nombre de kilomètres parcourus : sapins et zones industrielles se succèdent.

Aller jusqu’à Pékin prend 5 jours mais nous prévoyons quelques arrêts, de sorte que notre plus long trajet en train est de 33 heures. Cela peut paraître long mais ce temps passé en kupe est très agréable. Kupe désigne en russe la troisième classe, la nôtre. Nous sommes 54 dans le wagon et cela crée une ambiance unique où l’odeur humaine se mélange à celle des spécialités culinaires typiques.

 

Après l’épreuve de l’achat des billets et la difficulté à trouver la voie, il faut affronter la (ou parfois le) provodnista. Il s’agit d’un « chef de bord » présent dans chaque voiture. La provodnista contrôle les billets, veille au bon déroulement du trajet, se charge de la propreté (par exemple elle passe l’aspirateur à 8 heures du matin 🙄) et prend son rôle très à coeur. Une fois, alors que nous ne saisissons pas tout de suite que nous devons montrer nos passeports, elle nous dira « Papier bitte ! » sur le ton d’une autre époque… C’est également la provonidsta qui distribue à chacun un jeu de drap. Malheur sur Quentin le jour où il se sert seul en début de wagon. Elle fera une enquête auprès de nos voisins de couchettes pour comprendre comment nous avons obtenu notre linge de lit et viendra nous dire : « I’m the boss, ok? » Elle n’oublie pas non plus de nous réveiller deux heures avant la descente. Certains connaissent ma difficulté à sortir du lit : plusieurs fois elle repassera agacée parce que je ne suis pas prête mais l’arrivée est dans une heure !!! J’ai le temps ! Et même si sa présence est rassurante, dès qu’il faut s’adresser à la provodnista, la tâche se joue à Chifoumi (pierre, feuille, ciseau) entre Quentin et moi. Notamment lorsqu’il s’agit de demander les tasses pour le samovar.

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Ce tableau d’affichage reste un mystère à ce jour. 🤔
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Je ne suis pas du matin ! 😤

Le samovar, énorme bouilloire chauffée au charbon, est précieux. En effet, les repas et boissons chaudes rythment ce long parcours. Ainsi jamais de ma vie je n’ai autant bu de capuccino en poudre et mangé de nouilles chinoises !

En accompagnement, nous goûtons le festin de nos voisins de couchettes, à la fois curieux de notre présence et ravis de partager leur culture. Malgré la barrière de la langue, nous créons chaque fois une complicité particulière pour quelques heures. Il se sentent à la maison et se mettent en pyjama et chaussons dès leur montée à bord. À l’inverse, ils se pomponnent 2 heures avant l’arrivée.

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Bonbons russes proposés par nos voisins de couchettes.

Nos copains de wagon sont extrêmement chaleureux et accueillants. Un jour nous recevons même un cadeau. Le provodnista passe et insiste pour que nous lui achetions un souvenir. Les babioles proposées sont kitchissimes mais nous nous sentons obligés… Nous voilà donc en train d’acheter le magnet d’une ville que nous n’avons même pas visitée. Un arrêt plus tard, nos colocataires remontent et nous offrent un second magnet, d’une autre ville que nous n’avons pas visitée ! Mais l’attention est tellement touchante que je saute de joie !

Les arrêts peuvent durer deux heures et les passagers descendent effectivement pour fumer, se dégourdir les jambes, acheter à manger… Nous ne prenons pas ce risque, n’étant jamais sûrs de la durée de la pause. D’autant plus qu’il est toujours difficile de se repérer sur l’horloge car le train reste à l’heure de Moscou et ce malgré les fuseaux horaires traversés. Observation étant ici faite qu’il n’est pas autorisé d’aller aux toilettes pendant les arrêts, nous ne savions pas mais Quentin l’a vite compris en déclenchant une alarme alors qu’il commençait ses besoins. 😂

D’ailleurs nous sommes agréablement surpris par la propreté des toilettes et le confort du train, bien loin de celui de nos TER de nuit miteux. Les lits sont plutôt confortables et l’espace est bien  réfléchi :  d’un coté, il y a des compartiments ouverts où deux lits superposés se font face autour d’une table, de l’autre un lit superposé convertible, c’est à dire que le lit du bas se transforme table et chaises (notre place préférée car très pratique lors d’un voyage à deux et ce même si on est dans le passage).

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Quentin, atablé sur mon lit et contemplant le paysage.
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Quentin et Adrianna passe le temps.

Une seule fois, j’ai été mal à l’aise :  entre Tobolsk et Novossibirk, il y a vingt-cinq heures de train et il y a quatre russes d’une quarantaine d’années, alcoolisés et parlant fort. Une fois la nuit tombée, l’un deux vient me parler. Il ne s’adresse qu’à moi en russe et ignore Quentin. Nous restons amicaux sans comprendre ce qu’il dit, il amuse le wagon, cela ne doit pas être bien méchant. Il se rapproche et pose sa main sur ma cuisse, je me décale immédiatement et nous lui faisons comprendre gentiment de nous laisser. Son pote intervient mais il reste. Comme ils crient, le provodnista (par chance c’est exceptionnellement un homme) le rappelle à l’ordre et le « convoque » à l’arrière du wagon. Il reviennent, l’un penaud, l’autre désolé. Fin de l’histoire mais j’admets que la nuit suivante n’a pas été la meilleure, à l’idée de dormir à moins de deux mètres de lui.

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Le plupart du temps, je dors comme un bébé !

Pendant longtemps nous ne croisons aucun non russe. Mais en approchant Irkoutzk, l’improbable se produit. En montant dans notre voiture, nous rencontrons Fred, un français aussi content que nous de pouvoir enfin parler notre belle langue. Un arrêt plus tard, Adrianna et Alex, deux genevois, prennent place en face de nous. On parle de voyage évidemment, de blog, et de vie en général ; on joue aux cartes, on partage nos repas… On prolongera jusqu’à Oulan-Oude avec Adrianna et Alex et on recroisera Fred à Oulan-Bator. La magie du voyage !

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Adrianna, Alex, Fred, une tante et une nièce rentrant de thalassothérapie d’après notre traduction. 🤓

Après 7000 kilomètres parcourus à une vitesse moyenne de 60 km/h, et 6 fuseaux horaires traversés, notre voyage en train s’arrête finalement à Oulan-Bator car les protocoles de l’ambassade chinoise en Mongolie  « évoluent en automne 2017 ».  Qu’à cela ne tienne, nous volerons jusqu’à Beijing et profiterons du visa transit 72 heures pour explorer la capitale de la Chine.

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Il n’y a pas de troisième classe entre la Russie et la Mongolie. Nous voyageons en première. 💸💸

Je retiendrai de cette expérience :

  • Les rencontres peu ordinaires mais tellement enrichissantes,
  • Les longs épisodes de méditation à regarder le paysage monotone défiler,
  • Les débats sans fin avec Quentin pour organiser l’avenir (travail, mariage, enfant, prénoms, Paris ou province… on est toujours pas d’accord),
  • Et l’enchainement des épisodes Netflix sans culpabilité.
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Faire tout ce qu’on n’a pas le temps de faire dans la vraie vie…

Mes indispensables pour survivre :

  • Mon loup et mes boules Quies,
  • Mes livres,
  • Mes chaussons,
  • Mon traducteur russe,
  • Mes écouteurs,
  • Mon imagination sans fin,
  • Et mon mec pour se chamailler ou piquer des fous rires. 😘

Marie

PS : Quentin me suggère à l’instant de faire Moscou – Vladivostock sans arrêt lors d’un prochain voyage… Je suis !

2 réflexions sur “Transsibérien : la vie à bord

  1. Allo les francais! J’ai bien aime lire, Marie, de ce que tu retiendras et tes indispensables! En 1975 j’ai pris le train de St Petersbourg a Moscou et on ne pouvait seulement voyage que la nuit: depart de minuit arrive a 8 heures du matin avec unc couchette de 2 lis chaque cote. Quelles changements a St Petersbourg: plus qu’a Moscou je trouve. J’ai des examples ou le KGB nous ecoutaient dans nos chambres d’hotel et dans l’apartement de ma belle soeur et son mari, le dernier travaillait a l’embassade Canadiene. Il nous a fallu permsion du guide pour passer une visite avec eux et ils en avaient des histoires a nous dire mais seulement dehors en prennant une marche… J’ai beaucoup apprecie vos photos des eglises car ils etaient tous fermees quand nous etions la. Et voila que J’ai vu Gisele au ballet de Kiev a St Petersbourg (Leningrad) et rendu a Moscou ma belle soeur avait achete des billets pour Gisele (oui!) au Bolshoi ne sashant pas que nous etions le voir a St Pete. Bonne experience de voir deux interpretations differentes. J’ai hate de continuer a vouse suivre et aussi un jour de lire de votre voyage en Asie si vous avez un Blog different pour ce voyage. Au plaisir de voyager avec vous! Adele
    PS: Photo a travers les lentils geniale!

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