Plateau central du Mexique : les Froides Terres

Toute culture nait du mélange de la rencontre, des chocs. À l’inverse, c’est de l’isolement que meurent les civilisations.

(Octavio Paz)

Après une nuit chaude, polluée et bruyante dans le ferry commercial pour le continent, on commence la journée en découvrant un Mexique plus touristique à Mazatlan.

Cette ancienne station balnéaire à charme est aujourd’hui toute dévouée au tourisme de masse et clairement l’ambiance est différente qu’en Basse-Californie où on était souvent seul au monde.

Toutefois le coeur historique de la ville avec son architecture « néoclassique tropicale » vaut une petite visite, et on flâne quelques heures autours de la Plaza Machado et ses bâtiments colorés.

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Désolé pour les fils !
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Une église, pour changer

Nous attendons comme à notre (très mauvaise) habitude que le soleil soit au zénith pour continuer la découverte de la ville sur son malecon, joli bord de mer écrasé par la chaleur, où nous espérerons les pirouettes des clavadistas – ces plongeurs de l’extrême qui sautent du haut des rochers de la rive pour s’enfoncer furtivement dans l’eau marine après quelques acrobaties. On n’aura pas la chance d’en voir en action ce jour-là mais on imagine bien la chose.

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La Mer de Cortez sous la canicule

Ce soir là on dormira dans un camping de prime abord peu accueillant où l’on rencontrera Adèle, ancienne prof canadienne qui connait le Mexique comme sa poche. On en profitera pour changer de programme suite à ses conseils, et on repartira le lendemain avec de l’authentique nectar canadien et une nouvelle lectrice (assidue) de ce blog.

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Premier accueil
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Second accueil

Respectant notre nouvelle feuille de route, on quitte alors la côte pacifique pour partir en direction du Plateau Central. Cette région profondément ancrée dans les traditions du pays véhicule beaucoup des idées qu’on se fait du Mexique traditionnel : plantations d’avocats, fabrication de tequilla, musique mariachis, etc. En plein essor technologique,  elle est le berceau des purépechas, descendants de l’ancien empire tarasque. Il en reste peu et personne ne semble se soucier de leur sort, perchés sur leurs collines dans des bourgades poussiéreuses…

On débutera par un court passage à Tequila où on déposera 2 jeunes britanniques ramassés sur le bord de route avec leurs vélos et leurs tentes. En voyant leurs mines sur leurs pédales et sous les 38°C, on a préféré prendre nos premiers auto-stoppeurs plutôt que d’avoir deux cadavres au placard. C’était leur première tentative, et gageons que cela leur donnera un peu d’espoir pour la suite de leur périple.

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Les regards soulagés

Premier produit d’exportation mexicain, l’alcool du même nom que le petit village dans lequel on débarque se montre ici sous son meilleur profil, bien loin du désinfectant incolore qu’on avale du sel plein les dents. Les meilleures tequilas du monde sont produites et vieillies ici, élixirs des agaves bleues sous perfusion d’UV dont les champs recouvrent les pentes de ce paysage valloné.

On fera une rapide dégustation d’alcools d’âges différents et après un, deux, trois, puis quatre remontants de teintes automnales et de saveurs incomparables, on quitte la distillerie avec les idées claires. Et une bouteille de détergent translucide sous le bras.

On parvient quand même à Guadalajara pour la nuit. Deuxième métropole du pays, on n’a plus vraiment l’habitude des grandes villes depuis notre départ de Los Angeles. On en profitera toutefois pour tester une jeune table décrite comme une des meilleures du pays (c’était vrai), et pour passer la nuit dans un hôtel décrit comme sympathique et confortable (c’était faux).

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Guacamole revisité chez Allium

En arrivant en ville et en observant les passants en pantalons et manteaux, on avait déjà quelques indices sur les nouvelles conditions climatiques qui allaient accompagner le voyage dans cette région. Mais ce n’est qu’après la nuit froide passée dans une chambre d’hôtel sans couverture que le crime est élucidé. Rien ne vaut finalement la couette ultra-technique achetée quelques mois plus tôt pour 20$ chez IKEA, et l’excellente isolation thermique de notre van de 1999.

On fait un rapide tour du centre-ville le lendemain matin, ce qui nous permet encore une fois d’apprécier les décorations de Noël, les grandes crèches et les sapins artificiels ; Noël nous parait pourtant si éloigné !

Avant de quitter la ville, impossible de prendre le volant sans goûter à une des spécialités populaires de la région : la torta ahogada, littéralement « sandwich noyé ». Le concept commence simplement : de la viande, des oignons et du jus de citron dans un petit pain. Fidèlement à son appellation, le sandwich est ensuite submergé dans une sauce rouge vermillon, sorte de bouillon chaud au piment, au piment et au piment.

Je termine la dégustation comme promis, noyé sous mes larmes et ma sueur ; et je retrouverai mes papilles gustatives le surlendemain, apeurées et brûlées au 2e degré.

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L’arme du crime

On poursuit alors notre trajet dans l’arrière-pays du Michoacan, officieux centre de l’artisanat mexicain. Ce faisant, on s’enfonce progressivement dans les terres indigènes ; c’est notre premier contact avec des « natifs » du Mexique.

Dans ces fiers villages posés sur les coteaux au pied des volcans, le pays perd brutalement ses artifices pour ne montrer qu’une vision brute et parfois brutale de la vie traditionnelle.

On traverse ainsi des hameaux boueux sur des chemins graveleux non entretenus, dévisagés par des figures typées, plus habituées à voir leurs rues empruntées par des chevaux et des attelages que par des vans californiens. L’étroitesse des passages et l’état de la chaussée nous obligent à circuler à pas de tortue, laissant le temps au malaise de s’installer. On est effectivement un peu perturbé par la différence ; pas tant celle qui nous sépare d’eux que celle qui les sépare du reste du peuple mexicain.

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Hameau purépecha éloigné

Ces laissés pour compte du pays semblent survivre tant bien que mal sans aucune aide de l’état, et finalement c’est le tourisme qui aujourd’hui leur vient en aide. C’est ainsi qu’on passe la nuit à Angahuan, dans une espèce de camping d’« écotourisme » du bout du monde, où l’on est accueilli chaleureusement.

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Bivouac chez les indiens

On comprends vite qu’on est les seuls étrangers du village, et que ses habitants comptent sur nous pour faire fonctionner le système. On réserve donc un guide pour l’enjeux du lendemain : l’ascension du volcan Paricutin. Et on ne le regrettera pas.

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Coucher de soleil sur le volcan

Par respect des traditions, les quelques rues d’Angahuan sont constamment arrosées d’un flot d’annonces et de prêches purépechas, sortant de hauts-parleurs grésillants d’un autre temps mais qui ne semblent pas vouloir prendre leur retraite, même la nuit tombée. Nous qui voulions dormir tôt pour préparer la journée du lendemain, ça parait compliqué.

On réussit malgré tout à se lever avant l’aube, bien aidé par le concert de coqs qui vient concurrencer les prières qui nous avaient servi de berceuses.

Surgi de terre en 1953 sous les yeux d’un paysan qui labourait ses champs, le Paricutin est un des plus jeunes volcans de la planète. Après avoir englouti deux villages sous des champs de laves durant sa croissance, il culmine aujourd’hui à 2800m.

La randonnée qui passe par le sommet consiste en une boucle d’une vingtaine de kilomètre et la voie est tracée par Roberto qu’on est plutôt soulagé d’avoir engagé.

Les premiers kilomètres en forêt, aérés par l’air frais du matin et sur des sentiers légers, sont agréables et avalés facilement.

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Ça commence plutôt bien…

La deuxième partie de l’ascension, dans des champs de lave pétrifiée, me fait regretter pour la première fois mes chaussures barefoot à semelle ultra-fine. La route étant alors faite de gros rochers de lave, chaque pas est l’occasion pour une roche de venir s’écraser et s’enfoncer sur mes plantes fatiguées. Ça n’arrive bien sûr pas à Marie et ses grosses chaussures !

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Ça se complique dans les champs de lave…
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On est loin d’être arrivé…
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… mais on trouve quelques coins d’ombre

Le dernier tronçon, une montée abrupte sur le sable noir et chaud, ne sera pas plus simple mais reposera mes pieds.

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Encore un petit effort…
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Les derniers mètres

Au sommet, le cratère est immense et ses bords toujours fumants. La vue dégagée nous permet d’observer l’étendue du champs de lave qui a recouvert la région.

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Le cratère (et le Coca-Cola…)
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Les fumerolles
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Coup d’oeil sur les villages ensevelis

Au loin pointe vers le ciel en guise de protestation divine la tour du Templo San Juan Paragaricutiro, seul vestige d’un San Juan à tout jamais enseveli.

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Au loin, le clocher de l’église (indice : au milieu sur la gauche)

La descente de la montagne nous prendra en minutes ce que la montée nous avait demandé en heures, et on arrive à sa base en glissant sur le sable de l’autre face du volcan comme sur de la neige. La fin de la promenade, sur des chemins de sable volcanique et au milieu des champs d’agave, nous amène à l’église survivante, dont l’autel est rempli d’encens brûlé et de présents.

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Retour sur le sable volcanique
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Les fameux vestiges 

Après une bonne douche froide au camping pour laver nos corps de toute cette cendre, on reprend la route pour aller dormir à Patzcuaro.

Contrairement à ses grandes soeurs Guadalajara et Morellia, Patzcuaro n’a pas été fondée par les espagnols. C’est une ancienne cité de l’empire tarasque, résolument indienne donc, mais plus accueillante et moderne que les vieux bourgs traversés auparavant.

On arrive à temps pour trouver une place à la Surtidora, institution de la ville où l’on peut manger un repas traditionnel copieux ou simplement déguster une confiserie ou un café torréfié sur place.

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Boutique de la Surtidora

Matinaux, on se réchauffe le lendemain un chocolat chaud en main en vagabondant sur la Plaza Vasco de Guiroga, toponyme donné en l’hommage d’un ancien bienfaiteur espagnol de la ville originelle.

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Vasco de Guiroga, saint de la ville

En ce jour de célébration de la Nuestra Señora de la Salud, on a la chance d’assister ensuite à un spectacle traditionnel de danses indiennes devant la Basilica de Nuestra Senora. On apprend alors petit à petit comment les traditions indigènes se sont peu à peu mêlées au culte catholique pour aboutir aux étranges mélanges d’aujourd’hui.

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Murs d’adobe et toits en tuiles
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La grande fête catholique…
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… et indienne

On passera par le site archéologique de Tzitzuntzan, seul vestige de l’empire tarasque, dont on ne verra rien en ce jour hebdomadaire de fermeture. Sur la route de Morelia on verra par contre très bien la Lagune de Patzcuaro, vendue azuréenne, livrée grisâtre.

On gagne alors la capitale du Michoacan et son coeur colonial pour l’après-midi. Notre principal objectif est de trouver un bureau de renseignement afin de savoir où en est la migration des papillons empereurs que l’on est censé aller observer le lendemain (on n’aura jamais la réponse).

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L’accueil 

On termine enfin cette parenthèse citadine par les immanquables de la ville.

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La vieille ville

On découvre alors les étages croulants sous les grimoires de la Biblioteca Publica et ses 23 000 ouvrages, ainsi que les étals bondés du Mercado del Dulce et ses fameuses « douceurs de Morelia ».

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La bibliothèque publique
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Le marché des douceurs

L’antique cathédrale de Morelia, illuminée en ce début de soirée, donne en spectacle sur son parvis le concert de Noël des enfants. On a alors droit aux grands classiques en espagnols en plus du fameux « Feliz Navidad » chanté dans toutes les radios. Pas de doute, la magie de Noël opère, même sous les tropiques.

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Une dernière église pour la route !

La dernière étape de ce périple dans le centre du Mexique nous amène dans la Reserva de la Biosfera Mariposa Monarca, lieu d’hibernation des papillons empereurs. Tous les ans, de début novembre à début décembre, des milliers de ses gracieux insectes atteignent les grands sapins sacrés des hauts plateaux boisés du Mexique. Ils viennent d’effectuer 4500km depuis la région des Grands Lacs et se reposent jusqu’au mois de mars pour se reproduire. Les femelles fécondées commenceront le trajet du retour et c’est la progéniture qui le terminera, leur durée de vie étant bien plus courte l’été.

Malheureusement ce spectacle a un prix et pour une fois on vous épargne la description de la longue marche qui permet d’atteindre le sommet du Cerro Pelon (3000m).

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Sur la route du Cerro Pelon

À mesure que l’on monte et que la température diminue, on voit apparaitre quelques papillons perdus virevoltant dans les bois. La grande majorité est en fait amassée aux branches des grands conifères en haute altitude, et attend les rayons du soleil de la fin de l’hiver pour se désolidariser et se faire dorer les ailes.

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Les Sapins sacrés
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Un empereur perdu

En ce début d’hiver, il ne fait pas encore assez chaud pour qu’ils aillent se poser sur le sol, même l’après-midi. Et à cette période de l’année, à défaut d’un tapis coloré, le spectacle est particulier : en même temps fascinant, quand on pense à ces milliers de monarques se donnant rendez-vous si haut et si loin, mais surtout repoussant à la vision de ces amas de bestioles grouillantes, ne dévoilant alors que le verso de leurs ailes, grisâtre.

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Les grappes de papillons
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On ne voit même plus certains troncs

Cette grande migration est encore incomprise par les scientifiques, qui viennent eux aussi arpenter ces sentiers d’altitude pour percer le mystère de l’empereur : comment les papillons retrouvent le même lieu que leurs ancêtres après plusieurs générations demeure un secret…

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Le fragile Monarque

Au final, on est ravi d’avoir changé de plan au dernier moment pour aller explorer cette région du Mexique qui nous a captivés par ce tout jeune volcan surgi du sol, ces illustres mais fragiles créatures hypnotisées par leur quête, ces villes coloniales musées et ces fiefs purépechas authentiques.

Mais nos nez pleins de cendre, nos oreilles fatiguées aux sons des haut-parleurs et le froid des hauteurs nous éloignent et nous poussent à rejoindre la côte pacifique et les facilités de la vie en bord de mer.

Une journée de route depuis Toluca servira de transition à la première nuit passée près d’Acapulco, bercée par le roulis des vagues.

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Quentin

P.S. : Si vous parvenez à trouver la tour de l’église sur la photo du champs de lave, plus besoin de lunettes !

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