La Panamericana au quotidien

La panaméricaine est un système si vaste, si incomplet et si incompréhensible que ce n’est pas tant une route que l’idée même du panaméricanisme.

(J. Silverstein)

Le temps nous manque car on a rendez-vous au Nicaragua pour Noël. On doit donc traverser le Salvador et le Honduras sans les visiter puisque la géographie nous l’impose. L’occasion d’en faire un article un peu différent : notre journal de bord.

Temps de lecture : 20 minutes 🤓

JOUR 1 

5h50 La sonnerie Marimba de l’iPhone résonne à tue tête depuis les haut-parleurs du téléphone posé sur la table de nuit / coffre de toit. Que ce soit pour se réveiller pour aller au travail, pour ouvrir les cadeaux le 25 décembre ou pour faire de la route, cette sonnerie est une horreur quand elle fait sursauter le moindre poil après une nuit plus ou moins courte. En l’occurence pour aujourd’hui, c’est de la route qui nous attend.

Managua, la capitale nicaraguayenne, est à 800km et 2 frontières de nous. On prévoit d’effectuer la distance dans la journée. Tout dépendra de l’état des routes, mais on est censé suivre la Panaméricaine, route principale de chaque pays qui descend vers le sud, plutôt bien entretenue.

6h00 « Les toilettes du parking sont en travaux et les policiers sont tous dehors ! »

Il va donc falloir attendre pour le besoin le plus élémentaire. La gestion de ce genre de nécessité commence à devenir une habitude, et la magie du corps humain (ou la force de l’esprit) nous permet le plus souvent d’attendre un moment socialement et matériellement plus adéquat, à force de séances d’haltérophilie pour nos vessies. Un talent plutôt utile !

6h15 Marie traine encore au lit car, soit-disant, « il fait froid ». Les rayons du soleil qui donnent vie aux grains de sables et de poussière qui virevoltent à présent dans le van ne semblent pas de son avis. On est toujours au Guatemala, et il fait toujours 35°C, même le matin à l’ombre des pare-soleil.

6h20 Il s’agit de prendre le petit-déjeuner, sans toutefois perdre trop de temps. Une fois le réchaud à gaz monté et placé sur cette même planche en bois qui servait de support à mon téléphone et à mes lunettes une demi-heure plus tôt, le chronomètre est rapidement démarré. L’eau non potable qui remplit notre réservoir depuis notre dernier camping mexicain doit archi-bouillir si on espère conserver notre stock de Lopéramide pour le reste du voyage. Par chance il n’y a pas de vent et après 8 bonnes minutes, les cafés sont prêts. Et avec eux l’éternel porridge d’avoine, si facile à conserver sec et à préparer.

Je vous épargne la vaisselle au Dr Bronner à la menthe, dehors et dans des containers rétractables en plastique orange du plus bel effet.

6h45 Il est temps de trouver un endroit où prendre une douche après trois jours de disette. On se rend à une auberge de jeunesse non loin de là qui permet d’utiliser ses douches moyennant finance. C’est un moyen facile et peu cher de profiter de vraies douches – par « vraies » j’entends chaudes, pressurisées, et fermées. On verra effectivement tout et n’importe quoi avec l’appellation de « douches » durant ce voyage…

Un peu de Dr Bronner pour les cheveux, un peu de Dr Bronner pour le visage, un peu de Dr Bronner pour le corps, et pour finir un peu de Dr Bronner pour les dents ; on ne remerciera jamais trop ce produit (quasi) parfait. On en profite pour assouvir le besoin numéro 1 en même temps : la boucle est bouclée et on évitera ainsi de tester de mauvaises toilettes inutilement.

7h00 La douche est terminée, j’attends Marie qui se lave les cheveux.

7h15 La douche est terminée, je suis sec, mes affaires sont rangées, et j’attends Marie qui se lave les cheveux.

7h25 La douche est terminée, ma super serviette en microfibres est sèche, et j’attends Marie qui se lave les cheveux.

7h30 Marie sort de la douche, heureuse d’avoir pu profiter de la pression pour se faire un shampooing digne du meilleur coiffeur chinois de Paris.

7h35 Il est temps de démarrer le bolide, fraichement récupéré la veille à l’Hôpital des voitures, où les médecins l’ont soigné comme un des leurs. On repart avec des nouvelles plaquettes de frein et des nouveaux filtres : le voyage s’annonce bien.

7h40 🎵« Quoi ma gueule ?… Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? »🎵

Les routes du Guatémala sont plutôt bonnes et Marie en profite pour sortir son best of de Johnny ; le voyage ne s’annonce plus si bien 😉

8h00 Arrêt pipi pour Marie, le premier d’une longue liste.

« – T’as pas fait tout à l’heure sous la douche ? – Si mais j’ai encore envie !! »

9h00 🎵« L’envie d’avoir envie !… Qu’on me donne l’envie ! »🎵

Le vieux Johnny continue de hurler dans les mauvais haut-parleurs pendant qu’on rattrape la distance qui nous éloigne du Salvador.

10h00 🎵« Retiens…la nuit… »🎵

Deuxième arrêt toilettes pour la pilote. Je ne sais pas si un lien existe entre la musique qu’on écoute et l’envie d’uriner, mais les faits sont là…

11h00 La voix du Hallyday s’est éteinte et laisse un silence paisible et bienvenu dans l’habitacle après plus de 3h de vocalises. Petit instant nostalgie. « On l’aimait bien quand même Johnny, nan ? – Ben oui… C’était rare, une rock star française…»

Nos oreilles sifflent un peu, mais on décide de lancer un podcast : écouter les gens raconter leurs vies est devenu une habitude durant les longues journées de route.

12h00 « BIENVENIDOS A LA REPUBLICA DE EL SALVADOR   »

Il semble que ce pont au beau milieu de rien soit la frontière. Le peu d’âmes présent devrait accélérer les choses. On connait à présent les différents chapitres de l’histoire qu’on s’apprête à vivre : chapitre un, « Migracion : un tampon pour sortir », chapitre deux, « Aduana : un permis à annuler», chapitre trois, « Migracion 2 : un tampon pour entrer », et chapitre quatre « Aduana, le retour : laissez passer cette voiture ». On sait que la quatrième étape est la pire, car la réalisation d’un « permis d’importation temporaire de véhicule étranger » peut parfois nécessiter des dizaines de photocopies et d’intermédiaires ; on verra par la suite que ça peut être aussi simple que le tampon dans le passeport…

IMG_1343 (1).jpg
Photo volée…

12h20 Après un peu de queue et un magnifiquement prononcé « Buenos dias, vamos a Salvador !», le premier chapitre est écrit et l’encre du tampon de sortie tâche déjà la page 15 de nos passeports.

12h35 L’autocollant du « Permiso para la Importacion temporal de vehiculos » du Guatemala nous est violemment décollé par un officier des douanes du pays, nous laissant à présent libre de traverser le pont et de se rendre en règle au Salvador, ou bien de rester en zone franche entre les deux. Entre le reste du continent et un pont branlant, le choix est vite vu.

12h40 Marie a disparu pendant le processus.

12h45 On a retrouvé Marie : elle testait ses positions d’équilibristes niveau expert pour ne pas effleurer la cuvettes des toilettes des douanes.

12h50 Côté Salvador, les choses ne semblent pas évoluer rapidement. Certaines personnes attendent déjà dans une file désorganisée, l’air crispé. On est accueilli par un militaire, plutôt aimable pour un homme armé d’un des pays les plus corrompus des Amériques. Il nous fait comprendre que c’est l’heure du repas ; on est au courant puisqu’on n’a rien mangé depuis six heures.

Il va falloir patienter avant de continuer l’histoire.

On regarde autour de nous : une frontière centro-américaine typique. Au choix pour passer le temps : un boui-boui-restaurant où deux grands-mères fripées préparent les fameux comida del dia dans des conditions d’hygiène qui font fuir même les chiens errants et les chats de gouttière, un boui-boui-bureau qui permet de réaliser des photocopies de qualité déplorable à prix d’or avec une imprimante des années 80 branchée sur 5 rallonges raccordées on ne sait où, deux bouis-bouis-épiciers qui vendent surtout des sodas et des chips (exactement les mêmes articles au même prix), et un boui-boui-opérateur téléphonique qui vend des cartes SIM pour l’opérateur local. Par « bouis-bouis » il faut comprendre 4 poteaux en bois et 1 toit en tôle posé dessus à flanc de colline.

12h55 On remarque que tous les douaniers sont attablés au premier boui-boui ; le premier militaire ne nous avait pas menti : c’est bien l’heure du repas. Devant la visiblement bonne réputation du restaurant, ou plus certainement du fait de l’absence de choix devant nous, on décide d’aller imiter nos futurs interlocuteurs.

La lecture de la carte n’est pas très compliquée puisqu’il n’y en pas. Ce sera poulet frit ou poisson frit avec accompagnement. On vote pour commander les 2 plats, au cas où l’un serait vraiment difficile à avaler – la couleur  la noirceur de l’huile de friture dans cette grosse cocotte montrant clairement des signes qu’il est de temps de faire la vidange du trimestre.

Puis on voit la première mamie enlever avec soins les feuilles de salades noircies et choisir précautionneusement les morceaux de tomate les moins coulant : on sent bien un traitement de faveur pour ces clients particuliers que nous sommes et c’est adorable.

IMG_1341.jpg
Le festin

Finalement, les bêtes sont bien cuites, les crudités sont fraiches et les inévitables tortillas de maïs croustillantes à souhait : un repas plutôt équilibré et bon marché sur lequel on avait pourtant émis les pires spéculations.

13h25 Passé ce festin à l’ombre du van, on voit passer les officiers en direction du boui-boui-douanes. (Ok, en meilleur état que les autres bouis-bouis : disons 3 murs non crépis et 1 toit en tôle). On se dit que notre moment est arrivé, et qu’on n’a pas perdu trop de temps puisqu’on en a profité pour déjeuner.

IMG_1340 (1).jpg
Le restaurant

On avait douloureusement oublié la suite primordiale de la pause-repas : la sieste, car c’est la seule bonne façon de digérer le poulet frit ! On voit alors nos nouveaux voisins s’allonger à l’ombre du toit de leur lieu de travail, bouteilles de Coca-cola et smartphones en mains.

14h00 « Donde esta el bano por favor ? » Après avoir visité les commodités guatémaltèques, Marie décide d’aller faire un tour dans les sanitaires salvadoriens. « Chers, mais plutôt propres et avec un lavabo », répondra-t-elle à mes interrogations quand l’envie d’en faire de même me prendra quelques minutes plus tard.

14h10 Effectivement, on est face à des latrines de qualité plus que correcte, tant qu’on n’a pas oublié son papier avec soi et qu’on ne compte pas se laver réellement les mains. 2$ pour le service rendu, on commence à penser que les travailleurs (au noir) des zones franches savent tellement bien manier les monnaies et les taux de change qu’ils vont un jour finir millionnaires.

14h30 Le repas semble digéré, et la cloche imaginaire rameute tous ces hommes en uniforme à leurs postes. On demande aux gens qui attendaient avant nous de noter des informations dans un grand carnet posé sur une petite table sous le porche d’entrée. On en fait de même à notre tour et on comprend que cette liste est là pour nous faire encore attendre.

14h40 Contrairement aux autres passages de frontières, il semblerait qu’il faille d’abord remplir l’étape 4 avant l’étape 3. Ça tombe bien puisque c’est aux douanes qu’on a laissé notre nom pour signifier notre empressante envie d’en finir.

15h00 À la suite d’une fouille peu exhaustive du van, les relevé de la plaque (facile) et du numéro de châssis (compliqué par le soleil éblouissant qui empêche la lecture des chiffres situés derrière le pare-brise), des logiciels sont lancés, des documents sont imprimés, des papiers photocopiés et le permis est enfin signé.

On nous envoie alors un peu plus loin dans le bâtiment de la migracion. Pour changer, on patiente en voyant passer un à un les autres voyageurs au guichet 2 malgré les cinq guichets présents ; l’heure du repas est sans doute différent pour les deux bâtiments ?

15h15 Il y a un problème. Cette fois-ci, le « Buenas tardes, vamos a Salvador ! » ne fonctionne pas, et notre partenaire de l’autre côté de la vitre déblatère ses phrases habituelles si rapidement qu’il semble réciter tout un recueil de poésies catalanes. Cet ingrat personnage refuse de tamponner nos passeports, et comme on n’a pas compris 10% de tout ce qui a été dit jusque là, on se demande si on n’a pas loupé une étape que nous auraient indiquée les douaniers.

Une deuxième personne vient à la rescousse de la première, puis une troisième. Nos mines déconfites semblent les irriter mais pas les inquiéter pour le moment. On se dit donc que ça ne doit pas être bien grave. Ils se concertent, et jamais trois sans quatre, ils semblent chercher de l’aide auprès de quelqu’un en particulier.

La nouvelle intervention sera la dernière. On se retrouve face à un autre officier des douanes. Jeune et non gradé, on comprend mal comment il va nous faire sortir de là. Il nous prend à l’écart devant le bâtiment, et sous le soleil tapant, il articule consciencieusement un miraculeux « Bonjour, je parle un peu français. »

15h20 Notre sauveur nous explique qu’il n’y a pas besoin de tampon d’entrée au Salvador, ou en tout cas que ce n’est pas nécessaire pour les touristes français (ce n’est pas non plus le meilleur français du monde).

On fait confiance, et après moult remerciements en espagnols, en français et en anglais, on regagne le van. L’écrasante chaleur sous laquelle il croule depuis plus de trois heures le fait démarrer en toussotant et avancer au pas requis par la zone officielle qui nous entoure.

15h25 On est rapidement arrêté par les habituels policiers qui rôdent aux alentours des frontières pour vérifier que les douaniers ont bien fait leur travail, ou que des petits malins ne sont pas passés à travers les mailles du filet (à l’heure du repas par exemple).

Tout est en règle ; on aurait été étonné du contraire après autant d’attente. Une petite dame grossièrement maquillée et toute endimanchée s’adresse ensuite à nous. Une nouvelle fois, on ne comprend pas son récital hispanique, mais la carte du pays qu’elle nous tend nous fait entendre après un bref regard que c’est une fonctionnaire chargée de promouvoir le tourisme dans ce petit pays si mal connu et surtout très mal considéré.

En faisant un peu de publicité aux frontières, elle est sûre de capter le plus de touristes possible, et ainsi de changer quelque peu l’image de son beau pays…

Ses pires cauchemars deviennent réalité quand on lui explique qu’on ne fait que passer et qu’on se dirige en fait tout droit vers la frontière hondurienne sans visiter le Salvador…

15h35 On se dit que ce petit bout de terre mérite probablement plus d’attention et moins d’appréhension ; ce sera pour une autre fois.

16h00 Nous voilà reparti sur la route panaméricaine, où chaque panneau du même nom met Marie en joie. Changement de frontière, mais pas de paysages. L’Amérique Centrale est décidément une grande forêt soulevée par des volcans et traversée par quelques axes routiers qui desservent villages en tôle et sites archéologiques. Cela ne lui enlève rien : le dépaysement est bien là.

17h00 Même si la route est correcte, la parcourir est bien souvent laborieux. La cause principale de notre désespoir : les poids lourds. En tant que principale route de transit pour les matières premières, le bétail et les carburants, la panaméricaine est parcourue de centaines de milliers de poids lourds qui non seulement se mettent en danger sur certains segments, mais semblent parfois rouler comme s’ils y étaient les maitres : en donnant les ordres, et des punitions en cas d’insolence des autres automobilistes.

Comme il est difficile de résister à un 40 tonnes lancé à 100km/h, on suit la loi qu’ils dictent, et on conduit en fonction d’eux. Ainsi, tous les petits conducteurs, dont nous faisons partie malgré notre bête à 4 tonnes, se laissent maltraiter par ces bombes roulantes.

19h Coincé pendant deux heures entre deux de ces meurtriers, dans l’impossibilité de doubler en montée (par manque de visibilité et d’accélération) et en descente (par manque de folie face à ces poids morts lâchés sans frein), on est obligé de conduire de nuit même si on déteste ça ; surtout ici.

Il est temps de s’arrêter pour dormir : on a bien roulé et on a dépassé la capitale, ce qui va permettre de souffler un peu loin de l’affolement de la ville.

19h30 Toujours selon nos croyances à propos du pays, on préfère (et c’est rare) dormir dans un petit hôtel dont l’enceinte bien cadenassée permet de laisser le van en sécurité. Le fort aimable patron tente de nous rassurer sur la sécurité et nous parle de son pays avec des étoiles dans les yeux. Il préfère toutefois qu’on ne sorte pas dans le quartier de nuit et qu’on dîne à l’hôtel… Difficile de savoir la vérité et de mettre cet homme face à ses contradictions, tant l’amour pour son pays et l’authenticité de son accueil devraient pouvoir s’entendre.

20h30 Tortilla de maïs, haricots rouges, riz, bananes plantains et un café bien noir. Le repas est simple, typique, et deviendra bientôt une habitude.

Le sommeil est vite trouvé et bien mérité devant la journée passée et celle qui arrive, qui sans s’annoncer plus compliquée, prévoit d’être identiquement rébarbative.

JOUR 2

6h00 Marimba joue son rôle de trompette dans nos oreilles et nous fait sauter du lit moelleux de l’hôtel. À peine assis, les yeux encore fermés et les membres encore engourdis, nos idées et notre programme sont eux très clairs : douche, petit-déjeuner, route, frontière, route, frontière, route, délivrance. L’objectif du jour est de rouler assez bien pour avoir le temps de passer les deux frontières avant la nuit.

8h00 Se lever tôt ne change rien au degré de circulation, et on constate dans chaque pays que cette immense voie est toujours autant fréquentée, qu’il soit 7h, 14h ou minuit.

Comme prévu, on arrive rapidement à la première frontière et des dizaines de helpers se jettent sous nos roues afin de nous vendre leur aide pour franchir le barrage administratif : à nous le Honduras.

9h00 À nous les photocopies pour l’instant. On refuse poliment les services de tous ces travailleurs de l’ombre, parfois bien déguisés avec de faux uniformes et de faux badges à l’effigie du ministère, et on cherche le premier boui-boui-bureau. Prévoyant, on a pourtant photocopier tous nos papiers au Mexique en une douzaine d’exemplaire. Mais il y a toujours quelque chose qui ne convient pas aux rigides douaniers : le papier, la qualité de l’impression, la disposition, etc. C’est à se demander s’ils ne le font pas exprès (réponse : OUI).

10h00 Malgré l’incident des « photocopies invalides », les 2 premières étapes sont plutôt rapides. On ne sait pas encore si on va pouvoir passer le van en Colombie dans un mois pour continuer en Amérique du Sud, et le plan B consisterait à remonter l’Amérique Centrale sur la côte opposée. On hésite donc quand le douanier nous explique que si on annule notre permis d’importation salvadorien, on a interdiction de rentrer sur le territoire avant 90 jours. Au cas où on souhaiterait revenir, il nous faut un document bien différent. Les deux situations sont incompatibles d’un point de vue administratif, et il faut prendre la décision maintenant.

Pour la première fois la flexibilité de la vanlife montre ses limites : il faut faire un choix et on reste sur notre programme original, plein de confiance.

10h30 Une fois les 2 étapes suivantes réalisées et le van arrosé d’insecticide, cinquième étape optionnelle selon les pays, on entre officiellement au Honduras sous l’approbation des employés de la fumigacion, engoncés dans leurs tenues de protection de Tchernobyl et leurs masques à gaz de la Grande Guerre.

« -Tu crois que c’est bon pour la voiture leurs produits ? – En tout cas ça n’a pas l’air super pour l’écologie… »

11h00 Le van a soif. Heureusement, le Honduras est plutôt accueillant envers les véhicules étrangers et les employés acceptent de nous servir de l’essence ; ce ne sera pas toujours le cas.

Après un completo au gasolina 93, un lavage de pare-brise proposé-forcé mais quasi donné et une petite visite de la boutique de la station (rien à voir avec les USA), on décolle. On a bien vérifié et le prix payé correspond au tarif affiché : pas de discrimination envers les touristes dans ce pays. On en profite également pour jeter nos poubelles dans celle, débordante, des pompes à essence. Les bennes à ordures sont inexistantes et les poubelles publiques très rares, mais on a du mal à se faire à l’idée que les bords des routes et les cours d’eau doivent devenir des décharges publiques…

12H00 L’heure du repas. L’heure de la pause pipi. Bientôt l’heure de la 2ème frontière de la journée. Décidément !

12H10 L’heure des ennuis. On pensait être en avance à la frontière, mais la route semble bloquée plusieurs kilomètres en amont. Ça ne doit pas être que la pause repas. On a l’habitude de la file de camions qui s’amassent sur la voie de droite et qu’on dépasse sans scrupule, mais pas d’être bloqué avec les autres voitures aussi loin.

En sortant de la voiture, on ne discerne pas l’extrémité de la file. Les gens sont calmes, personne ne klaxonne : une prouesse en Amérique Centrale. On nous fait comprendre que la route est bloquée et qu’il faut prendre le chemin caillouteux qui la longe plus ou moins. On n’est pas forcément enchanté mais on s’exécute, voyant minibus et citadines en faire de même sans trop s’abîmer.

12h20 Notre échappatoire no. 1 est bloqué également. On va voir ce qu’il se passe. Il semblerait qu’un individu masqué ait placé des pierres sur la route pour empêcher le passage. Il est seul, il n’a pas l’air armé et on est une vingtaine à vouloir avancer. La situation ne semble pas trop préoccupante, pourtant personne ne dit mot et tout le monde semble attendre une intervention divine.

IMG_1461 (1).jpg
Les choses se corsent

Marie, téméraire, s’approche et propose une timide tentative de négociation en jouant la fausse idiote. Je lui fais remarquer que si tous ces fiers Honduriens n’essaient pas de se plaindre, c’est que c’est peut-être une mauvaise idée.

Finalement, par effet de foule, ils tentent eux-aussi après Marie de pactiser avec l’individu masqué qui décide, après 1h de bloquage, de laisser passer une dizaine de voiture dont on fait partie.

IMG_1462 (1).jpg
Tout va bien au Honduras…

13h25 Toutes ces émotions motivent une petite pause vidange de vessie. Il n’y pas de petit coin disponible, c’est tant mieux pour Marie qui préfère la nature aux contorsions dans les toilettes publiques.

13h30 On continue la route, plutôt rassuré de s’en être tiré sans soucis. On a croisé plusieurs policiers en patrouille, visiblement au courant de la situation, mais ne semblant rien vouloir faire. On se dit qu’il se trame quelque chose et qu’on aurait probablement du lire les nouvelles du monde un peu plus en détail.

13h50 L’heure des ennuis – 2.

Encore plus près de la frontière, même file de véhicule, même attente, même calme olympien des automobilistes. Cette fois-ci la voie est réellement barrée de branches en feu ; même avec négociation ce sera moins simple de faire passer quelqu’un.

Au loin, toujours, le regard attentiste des forces de l’orde, comme prêtes à agir au moindre débordement ; visiblement incendier la route ne suffit pas.

IMG_1466 (1).jpg
Plus compliqué à enlever que les pierres…

On comprend qu’on ne parviendra pas à sortir du Honduras par nos propres moyens. Et ça tombe bien, puisque les helpers ne manquent pas. Un homme en moto pas forcément très rassurant nous explique qu’il connait un chemin pour rejoindre la frontière qu’on cherche à atteindre.

Le soleil fait briller des éclats sur ses fausses-dents en or et son regard se porte avec humilité vers le ciel quand il conclut, après nous voir vu dubitatifs, que « Dieu est avec nous ».

On hésite, on discute, on attends. On lui demande d’expliquer à nouveau, pour être sûr qu’on a bien compris et que c’est notre seule chance de dormir au Nicaragua ce soir. Il nous récite une nouvelle fois son monologue avec sa conclusion divine. Cette fois-ci il déboutonne sa chemise salie de poussière, et sort de son torse sa croix en or toute luisante de transpiration, qui dormait dans son lit de poil. « Dieu est avec nous, amigos ».

14h00 Après un demi-tour au plus près des révolutionnaires, nous voilà engagés sur des chemins de campagne depuis 10 minutes. L’état de la route est passable, mais rien de non envisageable pour le van.

IMG_1470 (1).jpg
De quoi visiter du pays !

Ce sont des routes privées, et à chaque changement de propriété on doit s’arrêter et attendre que notre messie ait demandé aux agriculteurs du coin un droit de passage. Il sort quelques billets à chaque pourparler, et le coup d’oeil méfiant des locaux envers le van californien à chaque nouvelle terre traversée nous fait comprendre que ce plan B ne se déroule pas si facilement qu’on avait bien voulu nous le vendre. Mais, après tout, « Dieu est avec nous ».

15h00 Trois heures et 30$ de perdus, mais Dieu était effectivement avec nous, puisque nous voilà à la frontière. On sert la main de notre berger avec un sourire bien jaune. Il essaie de nous refourguer à ces amis helpers de la frontière, mais Marie hurle et sort du van comme une hystérique, faisant reculer même les plus courageux.

15h30 Cette dernière frontière de l’année ne sera pas la plus simple. En entrant au Nicaragua, on pénètre dans un des pays les plus pauvres du contient, et pourtant les infrastructures de la zone douanière sont énormes ; comme un soucis de dépense publique qui se confirmera plus tard.

16h00 L’étape 1 est payante (très peu), mais comme souvent on se voit obligé de donner sans vraiment savoir pourquoi. L’étape 2 est courte, contrairement à l’attente avec une cinquantaine de personnes pour terminer l’étape 3 et gagner un nouveau tampon.

Pendant ces longues minutes, on découvre que la frontière propose un réseau wi-fi publique, chose plutôt ahurissante quand on voit l’état des télécommunications dans le pays. Internet nous informe alors des émeutes liées à l’élection du « mauvais » président quelques jours auparavant au Honduras. On comprend alors mieux le cirque dans les rues et nos contre-temps de la journée.

18h00 Après une fouille plus importante qu’à l’accoutumé et un passage inédit des sacs aux scanner en guise d’étape 4, on est enfin libre de circuler. On n’a pas eu droit aux chiens-douaniers depuis Tijuana, et on se dit que le trafic de poudre blanche ne doit pas être si compliqué dans ces pays…

18h10 En sortant de la zone officielle, on croise sur des bancs trois grands-mères avec devant elles des petites tables en bois sur lesquelles trônent des piles de papiers mal disposées, et derrière elles un écriteau affichant « SEGUROS AQUI » (« Assurances Ici »). Après ces deux frontières, on en a assez d’être arnaqué pour la journée et on se dit qu’on achètera notre assurance le lendemain à un organisme plus officiel que ce gang de mamitas.

(Bien mal nous en a pris, puisqu’un minime accrochage sur un parking le lendemain nous coutera 3h de négociations et 40$ afin d’éviter le retrait de permis et le passage au poste pour défaut d’assurance…)

Réveillé hier matin au Guatemala, on est enfin au Nicaragua en cette fin de journée du 22 décembre, 3 pays plus loin et un peu en avance sur le père et la mère Noël dont l’arrivée est prévue pour la nuit du 23 au 24 décembre à Managua.

Quentin

P.S. : Vous en avez assez de nous lire ? Ça tombe bien, on passe la main pour les deux prochains articles !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s